L’écho artistique d’un texte est un chemin poétique à parcourir. C’est celui que je m’efforce de créer en rédigeant la rubrique « Les Livres sont des œuvres d’Art » pour le site Great Art Mag. Parallèlement, je rédige une courte nouvelle répondant à deux contraintes imposées par le concours du Basque et la Plume en 2026 : ne pas excéder trois pages et évoquer les fêtes de Bayonne. Je remporte le premier prix, cette année. Ce succès m’émeut. Immédiatement, Alexia Guggémos, directrice du média, voit l’œuvre d’Anne-Catherine Becker-Echivard au travers de mes mots, comme une réverbération sur l’eau, une pensée papillonnante ou encore une voix qui susurre entre les lignes. Voilà pourquoi, cette fois, c’est mon texte lauréat que je publie ici, associée à The Fish Art of A-C Becker-Echivard.
Sylvie Hazebroucq
ÉCOUTE-MOI BIEN MA CHÉRIE
Je laissais la boîte de sardines deux heures au soleil, tous les jours de la semaine, quand j’étais seule à la maison. Je n’avais pas le droit de travailler, ni de sortir sans lui. Encore moins de voir quelqu’un, à part la voisine, Madame Grimbat. Il était d’une jalousie maladive. Moi, j’étais jeune. Je tremblais d’oublier de rentrer les sardines avant qu’il rentre. Je les remettais en bas de la pile : pas question qu’il s’empoisonne et que je sois accusée. J’ai pensé aux sardines après cette journée si particulière où j’ai trouvé ce costume.
À l’époque, les serveurs portaient des tenues de service et même un couvre-chef très élégant. Un jour, au café du Théâtre de Bayonne, dix jours avant les fêtes, je tombe nez à nez avec une tenue complète posée là, sur le comptoir. Je l’ai prise sans réfléchir. Je l’ai dissimulée dans mon cabas de courses. Mon cerveau était paniqué, mais mes gestes étaient étrangement assurés. J’attendais un signe de ce genre depuis longtemps. Personne ne regardait le comptoir. Le patron parlait fort
derrière la machine à café. J’entendais les tasses s’entrechoquer. J’ai posé la main dessus sans réfléchir. Le tissu était lourd, rêche. Pendant une seconde, je me suis dit : si quelqu’un me regarde maintenant, tout est fini. Mais personne n’a levé la tête.
Je suis allée m’asseoir. Je serrais mon sac sur mes genoux au point d’avoir mal aux phalanges. J’écrasais la tenue avec mes coudes, je transpirais de peur. Ma chance, c’est que personne ne faisait jamais attention à moi. J’avais appris à devenir invisible pour ne pas éveiller sa colère. Le temps semblait s’éterniser. Il parlait fort, comme à son habitude, plus préoccupé par son petit effet sur l’auditoire que par ma présence. Puis nous sommes rentrés. Mon cœur battait à me rompre la poitrine. J’ai rangé les courses, glissé le costume sous le canapé. Je n’ai pas dormi. Les Fêtes de Bayonne m’offraient une autre vie si je m’y prenais bien, je le savais. Je rêvais d’une vie sans réveil, sans interrogatoire, sans gifles et sans surveillance. Je me souviens que c’était difficile de rêver tout en restant concentrée. J’ai préparé ce sac avec minutie pendant dix jours, dès qu’il partait travailler. J’y ajoutais des ciseaux, des mèches de ses cheveux à lui, blonds, juste assez pour mon plan. Je lui coupais les cheveux tous les dimanches : « pour être net », qu’il disait. J’ai volé les lunettes de Madame Grimbat et j’ai trouvé la colle dans son atelier : il était menuisier. Je savais que je souffrirais ensuite de cette colle, je ne m’en souciais pas. Je préférais la liberté. La tête me tourne rien que de te raconter.
Le premier jour des fêtes arrive. Je répétais les gestes dans ma tête sans cesse, à en devenir folle. Il ne fallait pas avoir l’air préoccupée : c’était son prétexte préféré pour me battre. J’ai bien pris quelques coups, mais pas plus que d’habitude. Ce sont les dix jours les plus longs de ma vie. Tous les jours, toutes les nuits, je vérifiais le sac. Trois fois. Parfois quatre. Les ciseaux. Les cheveux. La bande de drap. Je refermais. Je rouvrais. Il avait un sommeil de plomb, aidé par ce qu’il ne manquait jamais de boire au dîner. Il ronflait si fort que je suivais son sommeil facilement. Une nuit, j’ai cru l’entendre se lever. J’ai caché le sac sous le lit et j’ai attendu dans le noir que son souffle redevienne régulier. Je tremblais comme si j’avais de la fièvre. Ce souvenir est encore présent physiquement rien qu’à te le dire. Attends, je vais m’asseoir dans la cuisine. Sers-moi donc un verre de prune, je perds mes jambes. Regarde, les petits verres sont là.
La veille du premier jour des fêtes, j’ai mangé une sardine de la boîte restée au soleil toute la semaine. Juste assez pour être malade, pas assez pour me coucher. Il m’emmenait toujours le premier jour, et seulement le premier jour. J’ai déplacé le sac aux toilettes, sous le bloc large du lavabo. En y repensant, j’ai pris trop de risques. Je ne sais pas si aujourd’hui j’aurais la force nécessaire pour le faire à nouveau. Au moment de partir pour les fêtes, j’étais malade des sardines. J’ai prétexté qu’il me fallait une tenue de rechange. J’ai pris le sac et nous sommes partis. Après, j’ai attendu. Il devait être minuit quand je l’ai trouvé assez ivre. Les gens se collaient les uns aux autres, la place était noire de monde. Je le savais bien, tu penses ! Les fêtes de Bayonne… tu sais ce que c’est. Je suis allée aux toilettes et je me suis changée. Mes gestes étaient mécaniques, tellement j’avais répété. J’ai coupé mes cheveux très courts avec les ciseaux. Dans le miroir, je ne me reconnaissais déjà plus. J’ai serré mes seins avec la bande. J’ai mis ses chaussures trop grandes avec du papier au bout. J’ai collé ses cheveux en guise de moustache. La colle brûlait, et tu vois ma cicatrice sous le nez ? Je n’ai jamais pu complètement m’en débarrasser. J’ai enfoncé le couvre-chef sur mes cheveux noirs si mal coupés et mis les lunettes de Mme Grimbat. Elles me tournaient la tête, les verres étaient très épais. Et puis il a fallu sortir des toilettes. J’avais l’impression de me jeter dans cette marée humaine transpirante et hurlante pour la première fois. Je ne savais pas si j’étais heureuse de cette pression ou dégoûtée par cette liesse que je ne partageais pas, mais je crois bien que j’avançais comme si je savais où j’allais. Le souffle coupé, j’ai traversé la salle. Je savais que la foule allait me protéger. Les gens chantaient. Je n’entendais plus les paroles, juste le bruit. Le vin renversé collait au sol. Quelqu’un m’a tapé dans le dos en criant « serveur ! ». Je me suis dit : s’il est derrière moi, je suis morte. J’ai crié que je revenais, en prenant une voix grave, sans me retourner. Je continuais d’avancer. J’avais encore le goût des sardines dans la bouche, j’avais si mal au cœur !
Dehors, j’ai pu accélérer le pas, comme si je devais aller chercher des bières dans un autre bar. Mon cœur résonnait sans doute jusqu’à Biarritz ! Tu m’imagines un peu ? « Laissez-moi passer, je vais vous chercher du ravitaillement ! », que je criais. Ça marchait. Les gens riaient, me frayaient un passage. Je courais maintenant. Et puis la foule est devenue lointaine. J’ai eu de la chance — et ça, ce n’était pas dans mon sac.
J’ai dormi à la belle étoile dans le pré des Belles de Jour, près du cimetière, assise pour ne pas me salir, sur le chemin de la gare. J’attendais le premier train. J’avais un peu d’argent en poche, quelques pièces volées. Tu penses bien que personne n’a fait attention à moi cette nuit-là. J’ai filé à Paris. J’ai dormi chez les bonnes sœurs de Montparnasse.
Mon vrai prénom est Simone. Les fêtes de Bayonne m’ont sauvée la vie, ma petite fille. Je vais mourir. Il faut bien que tu apprennes d’où tu viens. Ton grand-père n’a pas fait d’histoire. Pourtant je sais bien qu’il a compris très vite, sans même poser une seule question. Jamais. Je n’avais pas de papiers, pas de date de naissance, je voulais tout recommencer et oublier. Après la guerre, ce n’était pas rare d’avoir la mémoire en vrac ; il m’a offert une autre vie et une famille. J’ai inventé cette vie dans le silence avec lui, alors que c’est une fête bien bruyante qui m’a rendue ma liberté.
Alors écoute-moi bien, ma chérie : cet homme qui t’appelle sans cesse ne te rendra pas heureuse, crois-moi. Mais les fêtes de Bayonne approchent. Les serveurs n’ont plus de costume maintenant, mais je suis sûre d’une chose : dans cette foule-là, quelqu’un peut toujours disparaître.
