Accueil PORTRAIT D'ARTISTE « Êtes-vous triste ? » Sophie Calle au musée de Sérignan

« Êtes-vous triste ? » Sophie Calle au musée de Sérignan

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Sophie Calle, Instanbul, Voir la mer
Sophie Calle, Instanbul, Voir la mer

« Êtes-vous triste ? » La question de Sophie Calle claque comme cette phrase extraite d’un formulaire médical. L’exposition monographique déploie 67 projets achevés, sur plus de 1 600 m², au MRAC de Sérignan, jusqu’au 21 septembre.

Nouvelle monture

« Tout a été reconfiguré avec elle », explique Clément Nouet, directeur du MRAC. Sophie Calle a accompagné pas à pas la mise en espace. L’artiste a repris, re-découpé, recomposé bon nombre de pièces exposées. On yretrouve ses œuvres emblématiques : La Visite médicale, Douleur exquise, Prenez soin de vous. 

La Dernière image

Parmi ces 8 grands ensembles, un attire l’attention : La Dernière Image (2010). Dans cette série fondatrice, Sophie Calle interroge des personnes devenues aveugles. « Quelle est la dernière chose que vous avez vue ? » Les réponses sont brèves, intimes, parfois déchirantes. Un bus. Le visage d’un proche. Une homme, pistolet à la main. Chaque témoignage est présenté avec un portrait photographique du témoin. C’est là toute la force de cette œuvre. Donner à entendre l’image mentale qui persiste au-delà de la vision. Une tentative de retenir ce qui fuit. Et là, j’ai pensé : « Oui, je suis triste », car à mon tour, ma vue devient défaillante. Et ce jour-là, je suis allée « voir » l’exposition comme on entre dans un lieu où l’on espère que quelque chose va nous parler plus fort que la peur.

Un diptyque vidéo consacré à la mort

À droite, l’image frontale de sa mère, allongée sur son lit, immobile. À gauche, un plan fixe tourné au Pôle Nord. On y voit une étendue glacée, des blocs de glace à la dérive, un silence de bout du monde. La première fois que j’ai vu cette vidéo, les icebergs m’ont paru glaçants, inaccessibles. Cette fois-ci, dans le contexte de l’exposition, ils m’ont semblé avoir atteint une forme de pureté. Celle de la mort acceptée, sans fracas. Sophie Calle n’explique rien. Elle recueille, juxtapose. Ce sont les visiteurs qui recomposent. L’œuvre devient alors miroir, surtout pour ceux dont le regard vacille ou s’efface. Elle interroge non seulement ce que nous voyons, mais ce que nous choisissons de garder.

Entre réalité et fiction

Depuis la fin des années 70, Sophie Calle a construit une œuvre où l’intime devient matière à récit, encadré par une rigueur formelle et une distance feinte. Ses récits sont souvent des jeux à contraintes, des enquêtes menées sur elle-même ou sur les autres. Lauréate du Prix Hasselblad en 2010, récompensée en 2024 à Tokyo par le prestigieux Praemium Imperiale, elle est aujourd’hui l’une des artistes françaises les plus reconnues à l’international. A Sérignan, l’exposition « Êtes-vous triste ? » propose un parcours construit comme un journal éclaté, fait de douleurs, de silences, de rituels et d’humour aussi. Elle ne suit pas la chronologie, mais une logique de récit fragmentaire. Comme toujours chez Sophie Calle, la narration est une stratégie : pour se tenir debout, pour affronter l’absence, pour rendre visible ce qui s’efface.

> Le site du MRAC