Il y a des vies qui se déroulent à l’ombre, loin des récits officiels, et qui pourtant en modifient profondément le cours. Celle de l’historienne de l’art Rose Valland (1898-1980) appartient à cette catégorie rare. Longtemps restée dans les marges de l’histoire, presque effacée derrière les chefs-d’œuvre qu’elle a contribué à sauver, elle refait aujourd’hui surface avec une intensité particulière, notamment grâce à l’hommage que lui consacre le Château de Chambord, dont les salles réactivent la mémoire d’un combat discret mais décisif.
« Les œuvres n’ont pas de voix. Il fallait parler pour elles », disait Rose Valland
Rien ne prédestine Rose Valland à un tel destin. Née en 1898 dans un milieu modeste à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), elle avance par le seul levier de l’excellence. Elle accumule les diplômes, l’École des Beaux-Arts, l’École du Louvre, l’École pratique des Hautes Études, dans une France où les femmes sont encore rares dans ces parcours. « Je n’ai jamais cherché à être une exception, seulement à faire mon travail », confiera-t-elle plus tard, avec cette sobriété qui la caractérise. Lorsqu’elle entre au Musée du Jeu de Paume dans les années 1930, elle n’est qu’attachée bénévole. Elle observe, apprend, organise. En 1937, elle signe une exposition pionnière consacrée aux femmes artistes européennes. Rien de spectaculaire, mais déjà une manière de déplacer les lignes.

« Je me suis imposéE de ne rien oublier, car je savais que tout serait à reconstruire après »
Au même moment, une autre stratégie se déploie. Sous l’impulsion du conservateur Jacques Jaujard, les chefs-d’œuvre du Musée du Louvre sont évacués dès 1939. Le Château de Chambord devient un centre de stockage majeur. Des camions y acheminent des œuvres dans un ballet continu. Chambord protège, Valland documente. Deux fronts d’une même bataille.

À la Libération, les notes de Rose Valland prennent toute leur valeur. Elle rejoint la Commission de récupération artistique, obtient un grade de capitaine, et part en mission en Allemagne. « Je n’avais qu’une idée : retrouver ce qui avait été arraché ». Elle explore mines, dépôts, châteaux. Elle identifie, classe, restitue.
Quelques œuvres emblématiques parmi celles qu’elle a contribué à retrouver ou à localiser :
• La Femme en bleu lisant une lettre (1663-64) – Johannes Vermeer
• L’Astronome (1668) – Johannes Vermeer
• Portrait d’Adele Bloch-Bauer (1903-1907) – Gustav Klimt
• Œuvres de Rembrandt issues de collections privées spoliées
• Tableaux impressionnistes provenant des galeries Paul Rosenberg
• Œuvres de Henri Matisse et Pablo Picasso confisquées puis retrouvées


Alors que la visite du château est interdite dès septembre 1939, les touristes affluent chaque année à partir de Pâques, espérant y pénétrer, au grand dam de Pierre Schommer. Les soldats allemands munis d’un laissez-passer sont en revanche nombreux à venir découvrir les lieux et à suivre une visite.
Les survols aériens s’intensifient à partir de 1944 et inquiètent le chef de dépôt : le 22 juin, le château échappe à la catastrophe avec le crash d’un avion américain dans les jardins : « Fût-il tombé sur les terrasses, c’en eût été fait de Chambord » écrit Pierre Schommer le lendemain de l’accident.
Chambord relie les gestes de sauvegarde de 1939 à ceux de restitution de l’après-guerre. Il montre que derrière chaque tableau, il y a une trajectoire, parfois brisée, parfois réparée. Rose Valland meurt en 1980, dans une relative discrétion. Mais son travail continue de produire ses effets. Son nom circule désormais autrement, porté par les recherches actuelles et les hommages institutionnels.
> En savoir plus sur les salles « Chambord, 1939-1945 »


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