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vendredi 20 mars 2026
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Chambord rend hommage à Rose Valland dans un mini-musée

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Il y a des vies qui se déroulent à l’ombre, loin des récits officiels, et qui pourtant en modifient profondément le cours. Celle de l’historienne de l’art Rose Valland (1898-1980) appartient à cette catégorie rare. Longtemps restée dans les marges de l’histoire, presque effacée derrière les chefs-d’œuvre qu’elle a contribué à sauver, elle refait aujourd’hui surface avec une intensité particulière, notamment grâce à l’hommage que lui consacre le Château de Chambord, dont les salles réactivent la mémoire d’un combat discret mais décisif.

« Les œuvres n’ont pas de voix. Il fallait parler pour elles », disait Rose Valland

Rien ne prédestine Rose Valland à un tel destin. Née en 1898 dans un milieu modeste à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), elle avance par le seul levier de l’excellence. Elle accumule les diplômes, l’École des Beaux-Arts, l’École du Louvre, l’École pratique des Hautes Études, dans une France où les femmes sont encore rares dans ces parcours. « Je n’ai jamais cherché à être une exception, seulement à faire mon travail », confiera-t-elle plus tard, avec cette sobriété qui la caractérise. Lorsqu’elle entre au Musée du Jeu de Paume dans les années 1930, elle n’est qu’attachée bénévole. Elle observe, apprend, organise. En 1937, elle signe une exposition pionnière consacrée aux femmes artistes européennes. Rien de spectaculaire, mais déjà une manière de déplacer les lignes.

La guerre bouleverse tout. En 1940, le Jeu de Paume devient le centre névralgique du pillage artistique nazi, orchestré notamment par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg. Des milliers d’œuvres volées aux familles juives y transitent avant d’être expédiées vers l’Allemagne. Rose Valland reste. « Je suis restée parce qu’il fallait quelqu’un pour voir, pour comprendre, pour se souvenir ». Elle commence alors un travail clandestin d’une précision extrême. Elle note tout : titres, provenances, destinations, numéros de convois. Elle comprend l’allemand mais feint de l’ignorer. Chaque jour est un risque. « Le moindre faux pas aurait été fatal. Je n’avais pas le droit à l’erreur ». Ses carnets deviennent une arme silencieuse. Pendant quatre ans, elle agit seule, ou presque. Elle voit passer les collections Rothschild, Bernheim-Jeune, Wildenstein. Elle voit aussi les choix arbitraires des dignitaires nazis, notamment ceux de Göring. Elle enregistre sans relâche.

« Je me suis imposéE de ne rien oublier, car je savais que tout serait à reconstruire après »

Au même moment, une autre stratégie se déploie. Sous l’impulsion du conservateur Jacques Jaujard, les chefs-d’œuvre du Musée du Louvre sont évacués dès 1939. Le Château de Chambord devient un centre de stockage majeur. Des camions y acheminent des œuvres dans un ballet continu. Chambord protège, Valland documente. Deux fronts d’une même bataille.

Aujourd’hui, Chambord met en scène cette mémoire. L’hommage à Rose Valland ne se limite pas à une biographie: il relie son action à celle, collective, de sauvegarde du patrimoine. Le château devient un lieu de convergence entre protection et restitution.

À la Libération, les notes de Rose Valland prennent toute leur valeur. Elle rejoint la Commission de récupération artistique, obtient un grade de capitaine, et part en mission en Allemagne. « Je n’avais qu’une idée : retrouver ce qui avait été arraché ». Elle explore mines, dépôts, châteaux. Elle identifie, classe, restitue.

Quelques œuvres emblématiques parmi celles qu’elle a contribué à retrouver ou à localiser :
La Femme en bleu lisant une lettre (1663-64) – Johannes Vermeer
L’Astronome (1668) – Johannes Vermeer
Portrait d’Adele Bloch-Bauer (1903-1907) – Gustav Klimt
• Œuvres de Rembrandt issues de collections privées spoliées
• Tableaux impressionnistes provenant des galeries Paul Rosenberg
• Œuvres de Henri Matisse et Pablo Picasso confisquées puis retrouvées

Parmi les 60 000 œuvres inventoriées, 45 000 sont restituées. « Chaque œuvre retrouvée était une victoire, mais aussi une blessure, car elle rappelait ce qui avait été perdu ». Malgré cela, la reconnaissance reste tardive. Elle ne devient conservatrice qu’en 1952. Elle poursuit pourtant son travail dans les années 1960, alors que la France cherche à tourner la page. « On ne tourne pas la page quand des familles attendent encore ». Elle continue, seule, souvent sans moyens. L’hommage de Chambord prend alors une dimension particulière. Il intervient dans un moment où les restitutions redeviennent un enjeu central. Les archives de Rose Valland sont encore utilisées aujourd’hui pour identifier des œuvres spoliées. Le château, qui fut un refuge, devient un lieu de mémoire active.

Situées au dernier étage du Château de Chambord, du côté des terrasses, les qautre salles révèlent les caisses de transport, les archives… le visiteur comprend que l’histoire de l’art n’est pas seulement esthétique. Elle est traversée par la violence, le vol, la disparition. Et aussi par la résistance.

Alors que la visite du château est interdite dès septembre 1939, les touristes affluent chaque année à partir de Pâques, espérant y pénétrer, au grand dam de Pierre Schommer. Les soldats allemands munis d’un laissez-passer sont en revanche nombreux à venir découvrir les lieux et à suivre une visite.

Les survols aériens s’intensifient à partir de 1944 et inquiètent le chef de dépôt : le 22 juin, le château échappe à la catastrophe avec le crash d’un avion américain dans les jardins : « Fût-il tombé sur les terrasses, c’en eût été fait de Chambord » écrit Pierre Schommer le lendemain de l’accident.

Chambord relie les gestes de sauvegarde de 1939 à ceux de restitution de l’après-guerre. Il montre que derrière chaque tableau, il y a une trajectoire, parfois brisée, parfois réparée. Rose Valland meurt en 1980, dans une relative discrétion. Mais son travail continue de produire ses effets. Son nom circule désormais autrement, porté par les recherches actuelles et les hommages institutionnels.

> En savoir plus sur les salles « Chambord, 1939-1945 »