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dimanche 21 juin 2026
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[Éd. Paulsen] « La meilleure façon de marcher » de Ben Montgomery

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Long de 3 510 km, le sentier des Appalaches relie le mont Springer, dans la forêt nationale de Chattahoochee-Oconee, en Géorgie, au mont Katahdin dans le parc d’État Baxter, dans le Maine.
Long de 3 510 km, le sentier des Appalaches relie le mont Springer, dans la forêt nationale de Chattahoochee-Oconee, en Géorgie, au mont Katahdin dans le parc d’État Baxter, dans le Maine.

« Elle se fond dans la nature, plante un champ de souvenirs, explore le monde extérieur et sa vie intérieure. » Sous le couvert d’une chronique de l’exploit, le journaliste américain Ben Montgomery consigne le récit vrai d’une délivrance. Celle d’Emma Gatewood qui, en 1955, à l’âge de 67 ans, s’est lancée dans une entreprise insensée : parcourir en solitaire l’intégralité du sentier des Appalaches à l’Est des États-Unis, l’un des plus longs et des plus exigeants du monde. Soit 3 500 kilomètres faits de déclivités, de forêts séculaires, de sommets à pic et de déserts inhospitaliers. Le tout, sans entraînement, ni équipement.

Son modeste baluchon cousu main contient à peine un rideau de douche en guise d’imperméable et une fine couverture. Pourtant, ce périple sera un succès entré dans la légende américaine ! Emma Gatewood, connue désormais sous le nom de « Grandma Gatewood », est devenue la première « thru-hiker », première femme à parcourir ces milliers de kilomètres d’une seule traite, ouvrant la voie à des générations de randonneurs au long cours qui lui rendent désormais hommage chaque année en suivant son itinéraire.

« La meilleure façon de marcher. Dans les pas de Grandma Gatewood, 67 ans, 11 enfants, 3600 km » Ed. Paulsen
« La meilleure façon de marcher. Dans les pas de Grandma Gatewood, 67 ans, 11 enfants, 3600 km » Ed. Paulsen

Il y aurait cependant un contresens à ranger La meilleure façon de marcher de Ben Montgomery (Éditions Paulsen) au rayon de la littérature de plein air. Ce texte, construit à partir du carnet de bord d’Emma Gatewood, de témoignages et d’archives, ne documente pas une performance sportive hors du commun : il consigne la guérison d’un traumatisme par la dissolution dans l’espace. Car si cette mère de 11 enfants, de 23 petits-enfants et de 30 arrières-petits-enfants, quitte sa ferme de l’Ohio un bon matin sans prévenir quiconque après avoir lu un article du National Geographic, son objectif n’est pas simplement d’arpenter le sentier des Appalaches. Elle déserte, pour retrouver la vie. « En partant, elle leur [ses enfants] avait juste dit qu’elle allait faire un tour. Ils vont enfin comprendre ce qu’elle voulait dire par là », écrit Ben Montgomry.

Sans carte, sans sac de couchage ni réchaud, chaussée de baskets de toile bon marché, se nourrissant de baies et de carrés de bouillon cube, couchant dans l’herbe froide ou quémandant l’hospitalité des riverains, Emma Gatewood oppose un minimalisme subversif au rêve de confort matérialiste de l’Amérique triomphante des fifties. Ben Montgomery excelle à sonder les soubassements de cette marche forcée. Ce corps, usé par les grossesses, a été abîmé par les travaux de la ferme. Surtout, il a été détruit par des décennies de violences conjugales inouïes, ignorées par une justice patriarcale. Emma Gatewood ne cherche pas le grand frisson, elle cherche l’amnésie. La marche s’impose ici comme une chirurgie réparatrice. Chaque mile parcouru cicatrise les plaies, efface les injonctions domestiques, restitue liberté et identité. En escaladant les falaises, Emma Gatewood comprend que la dureté de la roche et l’indifférence des éléments sont plus hospitalières que le foyer conjugal et, plus globalement, que le statut assigné aux femmes dans cette Amérique encore profondément machiste. Loin d’un Nature Writing académique, Ben Montgomery décrit une écologie de la survie.

Pour mesurer la singularité de ce texte, il faut le confronter à un autre jalon de la littérature centré sur le mythique sentier des Appalaches : Promenons-nous dans les bois (1998) de l’Américain Bill Bryson. Là où ce dernier aborde le sentier à travers le prisme de l’ironie citadine et d’un aveu d’impuissance face à l’immensité sauvage, Ben Montgomery trace une trajectoire inverse : pour Emma Gatewood, la marche relève d’une nécessité vitale. Le sentier ne lui réapprend pas l’humilité, il lui redonne sa souveraineté. La transformation est ontologique. L’indifférence souveraine de la forêt, que Bill Bryson feint de redouter pour amuser le lecteur, est précisément ce qui guérit Emma Gatewood. Le contraste est saisissant : si Bill Bryson écrit pour raconter l’inadaptation de l’humain contemporain aux éléments, Ben Montgomery observe une femme qui s’adapte à la nature pour désapprendre la violence des hommes.

Parvenue au bout de son chemin après plus de cinq mois de marche, Emma Gatewood, devenue célèbre et saluée par la presse nationale et internationale, refusera pourtant de se laisser enfermer dans le statut de curiosité médiatique ou de phénomène de foire : elle opposera au bruit du monde la même humilité fière qui l’avait guidée sur le sentier. Nullement militante, elle rappelait simplement qu’elle avait marché parce qu’elle en avait envie, et que la nature lui avait offert ce qu’aucun homme n’avait pu lui donner : la paix. En définitive, l’enquête de Ben Montgomery nous rappelle que la véritable aventure n’est pas toujours là où la mesurent les podomètres. En choisissant d’épuiser l’horizon, « Grandma Gatewood » a, certes, conquis une chaîne de montagnes. Elle a surtout expérimenté une forme d’art brut de l’existence, prouvant que le dénuement matériel absolu et la détermination peuvent être de puissants vecteurs de réappropriation de soi.