Alors que l’Union européenne applique progressivement le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA), depuis 2023, deux textes structurants portés par Thierry Breton pour reprendre la main sur les grandes plateformes numériques, une question s’impose : qui régule aujourd’hui la circulation des œuvres, des images et des récits culturels à l’échelle mondiale ? Pensés pour limiter les abus de position dominante, encadrer la modération des contenus et imposer davantage de transparence algorithmique, le DMA et le DSA dessinent aussi, en creux, un nouvel espace de tension entre régulation, automatisation et liberté d’expression artistique.
Quand l’analyse sémantique révèle les nouvelles géographies de la répression culturelle.
C’est dans ce contexte que, en novembre 2025, 45 cas de censure artistique répartis sur plusieurs continents ont été analysés par une plateforme d’intelligence artificielle spécialisée en analyse sémantique. L’enjeu dépasse largement le simple recensement d’atteintes à la liberté de création. En croisant discours officiels, décisions de plateformes, cadres juridiques locaux et narratifs médiatiques, l’IA fait apparaître une cartographie inédite des mécanismes contemporains de la censure. Des motifs récurrents émergent, des zones de vulnérabilité se dessinent, révélant des risques systémiques qui interrogent directement l’efficacité — et les angles morts — des nouvelles régulations numériques européennes face aux réalités globales de la répression culturelle.
L’analyse par intelligence artificielle de 45 cas de censure artistique documentés par les Mimeta Memos entre 2020 et 2025 met en évidence une transformation profonde des mécanismes contemporains de restriction de la liberté de création. Loin de se limiter à des interdictions ponctuelles, la censure apparaît désormais comme un système structuré, transnational et multidimensionnel. En croisant les données linguistiques, juridiques et contextuelles, l’IA révèle des motifs récurrents : mêmes justifications morales, mêmes dispositifs légaux, mêmes formes de pression, reproduits dans des contextes politiques pourtant très différents. Cette lecture globale permet de dépasser l’accumulation de faits isolés pour comprendre la censure comme une stratégie durable de contrôle des récits, des corps et des imaginaires.
L’un des premiers enseignements concerne le rôle central de l’art dans les mouvements de contestation contemporains.
Dans de nombreux pays, des mobilisations sans leaders identifiés utilisent la création artistique comme principal vecteur d’organisation et de sens. Cette centralité explique pourquoi les artistes deviennent des cibles prioritaires. Le 25 septembre 2022, en Iran, l’artiste et rappeur Toomaj Salehi est arrêté après avoir diffusé des chansons soutenant le mouvement Femme, Vie, Liberté ; il est accusé de « corruption sur terre », une qualification pénale lourde, illustrant la criminalisation directe de l’expression artistique. Le même mécanisme est observé à Cuba, où l’artiste performeur Luis Manuel Otero Alcántara est condamné le 25 mai 2022 à cinq ans de prison pour « outrage aux symboles nationaux », après plusieurs performances critiques. Dans ces contextes, la censure vise moins une œuvre que la capacité de l’art à structurer une résistance collective.
La censure s’est déplacée massivement vers l’espace numérique.
Les plateformes sociales, loin d’être neutres, sont devenues des instruments clés de contrôle. Le 3 août 2020, TikTok supprime plusieurs vidéos de l’artiste ouïghour Sanubar Tursun, invoquant des règles de modération floues liées à la « sécurité », dans un contexte de surveillance accrue des contenus liés au Xinjiang. En Russie, dès le 4 mars 2022, après l’adoption de lois pénalisant la « désinformation » sur la guerre en Ukraine, des artistes visuels et cinéastes voient leurs comptes bloqués ou leurs œuvres retirées avant diffusion, sans décision judiciaire explicite. L’IA identifie ici un modèle de censure préventive : encadrer, filtrer et dissuader en amont, plutôt qu’interdire frontalement.
Autre évolution majeure en 2026 : l’exil ne protège plus.
La répression artistique s’exerce désormais au-delà des frontières nationales. Le 7 juillet 2023, le cinéaste turc Emin Alper subit des pressions diplomatiques lors de projections à l’étranger de films jugés « hostiles à l’État », tandis que des artistes iraniens exilés en Europe rapportent, en 2024, des menaces directes visant leurs familles restées au pays. Cette extension géographique de la censure est rendue visible par l’IA, qui relie des incidents dispersés en révélant des réseaux de surveillance, de pressions juridiques et parfois de violences physiques. L’exil devient une zone grise, ni refuge ni espace pleinement libre.
La persistance de la violence comme outil central de censure, notamment dans les contextes de guerre et de lois morales.
Le 12 avril 2021, le caricaturiste palestinien Naji al-Ali est de nouveau censuré à titre posthume par la destruction d’une fresque en Cisjordanie, tandis que le 16 novembre 2023, l’exposition de l’artiste féministe afghane Kubra Khademi est annulée sous pression morale dans un pays tiers. Ces cas illustrent un constat fondamental : la censure artistique n’est jamais un accident isolé. Elle fonctionne comme un indicateur avancé des dérives autoritaires, des conflits à venir et des politiques de normalisation sociale. En révélant des schémas globaux, l’intelligence artificielle ne remplace pas le regard humain, mais fournit un outil décisif pour défendre, de manière informée et stratégique, la liberté de création à l’échelle mondiale.













