Au Musée Bourdelle à Paris, l’exposition « La trame de l’existence » consacre pour la première fois en France une rétrospective à l’artiste polonaise, Magdalena Abakanowicz. Près de 80 ensembles retracent le parcours de celle qui a fait basculer le textile du côté de la sculpture monumentale. Jusqu’au 12 avril 2026.
La rupture avec le tissage décoratif
Dans les années 1960, Magdalena Abakanowicz invente les Abakans, ces vastes pièces textiles libérées du mur, suspendues dans l’espace, traversées par le vide. Faute de matériaux sous le régime communiste, elle récupère des cordes, des toiles usées, des fibres végétales qu’elle teint, tresse, noue, coud à même le sol de son atelier. Le geste est physique, presque archaïque. L’artiste travaille le jute, le sisal, le chanvre comme d’autres taillent la pierre. Le textile devient peau, membrane, organisme. Cette approche transforme radicalement le champ de la sculpture. La matière souple acquiert une présence monumentale, immersive, qui enveloppe le spectateur et brouille la frontière entre artisanat et art majeur.
Le tissu comme l’organisme élémentaire du corps
Son processus créatif relève d’une tension constante entre contrôle et accident. Magdalena Abakanowicz commence par des structures internes simples. Puis, elle accumule les couches de fibres, les nouages, les sutures visibles. Rien n’est dissimulé. Les coutures, les cicatrices, les irrégularités participent de l’œuvre. Les formes naissent souvent sans dessin préparatoire précis : l’artiste ajuste au fur et à mesure, guidée par la résistance du matériau. Cette méthode empirique produit des volumes ambigus, à la fois végétaux, animaux et humains. Avec Embryologie ou les reliefs Paysages, elle pousse plus loin encore cette exploration des métamorphoses. Le visiteur circule dans ses environnements comme dans un corps agrandi.
L’expression de la foule
Avec Dos, Mutants ou La Foule V, Magdalena Abakanowicz multiplie des figures sans tête, creuses, moulées dans des toiles de jute durcies à la résine. Alignées, regroupées, elles composent une masse compacte. La matière reste rugueuse, presque pauvre, mais l’effet est saisissant. La foule n’est pas une somme d’individus : elle devient organisme anonyme. Une entité inquiétante. L’artiste évoque « la foule agissant comme un organisme décervelé ». Ces silhouettes privées d’identité portent la mémoire des totalitarismes et des violences du XXe siècle. Elles traduisent aussi une vision lucide de la condition humaine. A la fois vulnérable, interchangeable, mais toujours debout. Par le tissage devenu sculpture, Abakanowicz aura donné corps à cette tension. Entre singularité et masse, imposant une œuvre pionnière qui continue de redéfinir la matière même de la sculpture.