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samedi 11 juillet 2026
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[Éd. Verdier] « Vers les îles éparses » d’Olivier Rolin

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Voilà un livre bref qui, pour être apprécié, doit se savourer comme un vieux porto un peu rêche sur le pont d’un navire : avec beaucoup de plaisir et une pointe d’amertume. Dans Vers les îles Éparses, Olivier Rolin propose un carnet de voyage consignant sa traversée vers ces confettis français de l’océan Indien (Europa, Juan de Nova, Glorieuses, Tromelin). Surtout, il y livre des notes bien plus intimes : le portrait d’un écrivain qui, à 79 ans, regarde avec surprise refluer sa jeunesse, cédant la place au calme blanc de la vieillesse.

Les îles Éparses sont des bouts de sable, de corail et de vent, interdits d’accès au commun des mortels. Il n’y subsiste que de minuscules garnisons chargées d’en assurer la souveraineté française, et d’extraordinaires colonies d’espèces marines protégées (oiseaux, tortues, requins…) plus ou moins fréquentables aux yeux de l’auteur. Olivier Rolin s’y embarque pour quatre semaines à bord du Champlain, un navire ravitailleur de la Marine nationale qui sert ici de décor à un huis clos maritime.

Que va-t-il chercher si loin ? Lui-même l’ignore, embarqué un peu par surprise à la faveur d’une préface rédigée pour une édition de La Guerre du Péloponnèse de Thucydide publiée par l’École de guerre. « Cet embarquement est ma pige, en somme », s’amuse l’écrivain qui s’aperçoit qu’il doit décidément beaucoup à l’historien grec du Ve siècle avant J.-C., y compris son admission à l’École normale supérieure voici plus de cinquante ans. Olivier Rolin a le pied marin, voilà des décennies qu’il arpente le monde et ses tourments… Alors, l’ex-militant d’extrême gauche des années 70, devenu «raisonnablement patriote », accepte cette invitation avec cependant un enthousiasme retenu, là où d’autres rêveraient d’être à sa place. Il le sait : l’exotisme est une catégorie fatiguée de la littérature. On ne trouve dans ces confins que ce que l’on y apporte, c’est-à-dire, bien souvent, sa propre lassitude face à un monde qui change. En témoignent ces pages où l’écrivain déambule, sans but ni envie, lors d’une escale grise à Durban en Afrique du Sud.

Pourtant, le voyage vaut pour sa pure géographie et sa matière visuelle. Si Olivier Rolin délaisse ici sa plume vive et acérée d’écrivain voyageur, il restitue avec justesse la difficulté à traduire l’immensité mouvante des paysages marins. Il bute, avec honnêteté, sur l’impossible capture de certaines nuances, à commencer par ce bleu océanique, tour à tour abyssal, électrique ou délavé : « Il faudrait dire la transparence qui fait que la blancheur éblouissante de la plage se prolonge, se devine sous l’eau peu profonde d’abord, se disperse en paix, en étincelles, il faudrait dire l’infinie versatilité de la couleur qui fait que le bleu presque blanc de la lèvre qui lèche le sable se change insensiblement en bleu profond, presque violet, de pétale d’iris, il faudrait… »

Mais sous le soleil ou les brumes de l’océan Indien, c’est à un tout autre défi que nous assistons : le passage amer du cap de la vieillesse. À peine à bord, l’auteur est en effet confronté à l’extrême jeunesse de l’équipage qui porte sur lui un regard de compassion polie : « La moyenne d’âge de l’équipage doit avoisiner les 25 ans, peut-être un peu plus, et il est clair à de multiples signes qu’ils n’ont jamais vu une vieille chose comme moi à bord. Ils n’en reviennent pas », sourit-il. Lui-même, en retour, pose sur ces jeunes femmes et ces jeunes hommes un œil ironique. Deux mondes se côtoient, se frôlent, sans jamais parvenir à s’apprivoiser : « Habitué qu’on est à soi-même, et à son apparence, on ne s’est pas vu se transformer en cet être de papier mâché en qui les autres, qui ne vous connaissent pas, identifient immédiatement un semi-vivant. L’océan Indien sera pour moi la mer de la Sénilité… » Il s’ensuit une solitude nouvelle, un éloignement du monde, avec lesquels Rolin comprend qu’il devra désormais composer.

Cette nouvelle identité, forgée par le regard des autres, est heureusement vécue avec une ironie toute épicurienne. L’auteur s’amuse même à jouer les prolongations en se donnant à bord le rôle du « vieux grognard », posant notamment sur les femmes rencontrées un regard d’un autre temps qui fait souvent lever les yeux au ciel. Mais cette posture fait partie du personnage : elle dit son refus de s’aligner sur une époque dont il ne comprend ni n’apprécie les codes.

Ce sillage vers l’automne de la vie est aussi, indissociablement, celui de la littérature. À bord, personne ne lit, ou presque. Personne ne connaît l’œuvre de Rolin, pas plus Port-Soudan (Prix Fémina 1994), Tigre en papier (2002) que Le Météorologue (2014). Les écrans ont définitivement remplacé les livres. Que devient l’écrivain dans cet environnement post-littéraire ? Il transforme sa cabine en bibliothèque nomade, un îlot de résistance de quelques mètres carrés. Dès lors, le navire devient métaphore : un vaisseau qui avance sur un océan d’indifférence, transportant des textes que plus personne ne consulte, si ce n’est un dernier carré de nostalgiques pour qui les pages de Conrad, de Stevenson ou de Kessel façonnent encore le paysage. Elles dialoguent avec le fracas de la houle. Pour l’intellectuel qu’est Rolin, il y a là une forme de jubilation lucide : le plus beau des voyages est toujours celui que l’on fait à travers l’esprit des autres. Les livres ne sont pas un refuge contre le monde, ils en sont la boussole.

Sans chercher à donner de leçon, Olivier Rolin observe son propre déclin à travers le prisme de ceux qui l’entourent, scrutant ce reflet avec la même curiosité détachée qu’il pose sur ces atolls perdus dans l’océan Indien. Un exercice de lucidité tranquille.

Olivier Rolin « Vers les îles Éparses »
Collection : Verdier/poche
128 pages
10,00 €
Date de paution : mai 2026
collection d’origine : Collection jaune