Ed Atkins, le réel à l’épreuve de ses doubles

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Ed Atkins, "Pianowork"

Ed Atkins est un artiste britannique né en 1982, diplômé de la Slade School of Fine Art à Londres. Il a été nommé pour le Turner Prize en 2016. Son travail a fait l’objet d’expositions à la Tate Britain (2025), au MoMA PS1 à New York, à la Serpentine Gallery à Londres et au Casino Luxembourg, où son œuvre video Pianowork est présenté jusqu’au 8 février 2026.

Ed Atkins n’a jamais cherché l’illusion parfaite. Ses avatars parlent, pleurent, respirent presque, mais quelque chose résiste : le poids, la fatigue, la finitude. Cette tension structure toute son œuvre. En 2025, la grande exposition à la Tate Britain a confirmé cette position singulière : montrer un monde saturé de technologie où le sensible subsiste comme une cicatrice. Chez Ed Atkins, le numérique ne remplace pas le réel. Il le met en crise. Les corps virtuels sont des « surrogates », des corps de substitution chargés d’endurer ce que l’artiste ne peut affronter directement : la mort du père, la honte, la répétition du deuil, l’épuisement affectif. Le réel n’est jamais nié. Il revient sous forme de voix, de souffle, de texte, de durée.

Réalité, présence et manque: une lecture heideggérienne

L’œuvre d’Ed Atkins dialogue implicitement avec Martin Heidegger. Non pas le Heidegger technophobe, mais celui qui distingue la réalité vécue (l’être-au-monde) de la simple représentation. Chez l’artiste, l’image hyperréaliste ne garantit jamais la vérité. Elle peut même en être l’obstacle. Plus l’avatar semble vivant, plus il souligne l’absence de présence véritable. Ses vidéos fonctionnent comme des révélateurs : elles montrent un monde où tout est visible mais où l’être se dérobe. À la manière du Gestell heideggérien, la technologie cadre, ordonne, rend disponible mais elle assèche. Ce qui manque n’est pas l’émotion, mais l’ancrage. Le réel, chez Ed Atkins, n’est pas ce qui est montré, mais ce qui résiste à la modélisation : la voix tremblée, l’erreur, la fatigue, le temps qui passe.

Cette approche donne à son travail une dimension ontologique rare dans l’art numérique. Le spectateur ne contemple pas une fiction. Il fait l’expérience d’un décalage, d’un inconfort : être face à quelque chose qui ressemble au vivant sans jamais coïncider avec lui.

Ed Atkins, « Pianowork » (2023)

Présenté au Casino Luxembourg jusqu’en février 2026, Pianowork cristallise cette recherche. Ed Atkins y met en scène son propre double numérique jouant une pièce du compositeur suisse Jürg Frey, dans une temporalité extrême, faite de silences, d’attente et de micro-variations. Tout est précis, capturé, scanné. Et pourtant, l’essentiel échappe. Le piano devient ici une machine sensible, miroir de l’artiste : mécanique, répétitive, mais traversée par une fragilité humaine. La performance numérique n’efface pas le corps réel ; elle en souligne l’absence. Ce que le spectateur perçoit, c’est le « reste » : ce que ni la technologie ni la simulation ne peuvent absorber.

Avec Pianowork, Atkins affirme une position claire: la réalité n’est pas une donnée à reproduire, mais une expérience à éprouver. Même dans un monde saturé d’images, quelque chose demeure hors champ. C’est là, précisément, que son œuvre agit, dans cet écart entre le visible et l’être, entre le calculable et le vécu.

> Le compte Instagram de Ed Atkins