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Gaston Chaissac au Musée d’Art moderne de Fontevraud

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Loin des écoles, Chaissac a tracé un sillon singulier. L’exposition « Visages magiques – Gaston Chaissac & les autres » révèle la cohérence d’une œuvre en rupture assumée avec l’Art brut. Au Musée d’Art moderne de Fontevraud, jusqu’au 5 octobre.

« Je resterai pour beaucoup une énigme»

Formé en marge, Gaston Chaissac (1910-1964) a rapidement compris que sa voie serait celle de l’indépendance. « J’aime mieux être seul que mal formé dans une école d’art », écrit-il en 1949. Il entretient des liens épistolaires avec Jean Dubuffet qui, dans un premier temps, l’intègre à son « Art brut ». Mais très vite, Chaissac se démarque. « Je me suis fait une gloire d’être l’homme du dehors, » écrit-il encore. Il se méfie des étiquettes. L’exposition le prouve . Ses figures stylisées, ses visages graphiques et bariolés, ses collages faits de matériaux pauvres n’obéissent à aucune école. Il crée un langage visuel aussi enfantin qu’érudit, jubilatoire et profond.

Gaston Chaissac, Sans titre (1947), gouache sur papier – collection Galerie Louis Carré & Cie

Un regard neuf sur les visages

Le parcours de l’exposition est construit autour du thème du visage. À Fontevraud, les œuvres de Chaissac dialoguent avec Picasso, Dubuffet. Egalement avec des masques africains ou océaniens ou encore des œuvres contemporaines, celles de Romain Bernini. Ce dispositif éclaire avec force ce que Chaissac pressentait. Son art est enraciné dans l’archaïsme et l’intuition. Dans une lettre à l’écrivain Paulhan, il affirme : « Je fais du moderne avec du rustique, du sacré avec du dérisoire. » Cette tension irrigue toute son œuvre. Ce que révèle l’exposition : un art traversé par une conscience aiguë de son époque.

Chaissac, contemporain malgré lui

On est frappé par l’étrange actualité de son œuvre. Avec ses aplats de couleurs vives cerclés de noir des débuts, ses graffitis raffinés, ses personnages à la fois grotesques et tendres, Gaston Chaissac semble préfigurer la bande dessinée ou le street art. Il revendique l’humour, le jeu, mais avec une profondeur existentielle. « Je suis un homme d’âme rustique et de pensée raffinée », écrit-il dans une lettre à un ami. En cela, il avait raison de s’écarter de la définition stricte de l’Art brut défendue par Dubuffet. Il ne se voulait ni naïf, ni « brut » au sens de l’isolement pathologique. Il écrivait encore : « Je suis un solitaire solidaire. » L’exposition montre avec pertinence combien son œuvre, loin d’un art de la marge, dialogue avec le monde, avec la littérature, la philosophie, les arts anciens et les avant-gardes.

Une scénographie habitée

Curatée par Dominique Gagneux, directrice du musée, l’exposition adopte une approche sensible et rigoureuse, fondée sur une lecture fine des œuvres de Chaissac. Elle crée des correspondances formelles et symboliques à la fois surprenantes et justes, qui permettent de mesurer l’étendue du champ visuel et mental dans lequel s’inscrit l’artiste. Les pièces issues du Musée d’Art moderne des Sables-d’Olonne (MASC), du musée du Quai Branly, du musée Jean Dubuffet, et bien sûr de la collection Cligman, composent un réseau d’échos, de tensions et de rapprochements qui révèlent Chaissac comme un plasticien réflexif. Un artiste capable, par instinct mais aussi par lucidité, de convoquer des formes venues de l’art lointain ou contemporain, de les détourner et de les intégrer à son propre langage. L’exposition montre ainsi que son geste n’est ni brut ni naïf, mais profondément construit, fruit d’une quête esthétique et anthropologique assumée.