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[Éd. Actes Sud] « Le rêve inachevé de Jack Kerouac » de Pierre Adrian

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Jack Kerouac à Brest en 1965 – Le rêve inachevé Pierre Adrian Actes Sud
L'Hôtel Moderne à Brest où Jack Kerouac a séjourné en 1965. Un moment assez mélancolique de sa vie.

Avec Le rêve inachevé de Jack Kerouac, paru en mars 2026 chez Actes Sud, Pierre Adrian poursuit une trajectoire littéraire déjà solidement installée, en la déplaçant cette fois sur un territoire mythique : celui de Jack Kerouac, figure tutélaire de la Beat Generation. À ses côtés, le regard du photographe Yann Stofer compose un dialogue sensible entre texte et image, entre quête intime et géographie américaine.

Le 4 juin 1965, l’Américain Jack Kerouac débarquait à Brest un soir de pluie, avec pour seul bagage les brumes éthyliques de son cerveau. L’auteur mythique de Sur la route (1957), le fameux « clochard céleste » de la Beat génération avait pourtant au coeur une chimère : trouver le « Breton de l’autre côté », ce tout premier Le Bris de Kervoac, qui, aux XVIIe siècle, largua les amarres pour gagner l’Amérique. Son ancêtre mythique. Mais Jack Kerouac, à qui il ne restait alors que quelques années à vivre, n’alla guère plus loin que le quai de la gare. A peine débarqué, il s’arrima aux comptoirs qui fleurissaient alors le long de la rue de Siam et d’ailleurs, et c’est au fond des verres de Cognac qu’il mena sa quête généalogique. Avant de repartir le lendemain, se promettant de revenir un jour, une autre fois, une autre année pour suivre cette piste si ténue qu’elle en était quasi inexistante. Une piste que pour rien au monde, sans doute, il n’aurait voulu voir aboutir tant le rêve surpasse le réel.

Pierre Adrian, avec cette élégance mélancolique qu’on lui connaît depuis La Piste Pasolini, et le photographe Yann Stofer, ont entrepris de refaire ce pèlerinage avorté. Avec Le rêve inachevé de Jack Kerouac, ils tentent de mettre leurs pas dans ceux de l’icône imbibée. Mais loin d’être un guide de voyage ou une recherche minutieuse, archives en mains, c’est à une errance dans l’ombre portée des grues brestoises que nous invitent les deux compères. Car eux aussi sont en proie à une « monomanie bretonne », chacun ayant des souvenirs flous rattachés à cette terre du bout du monde. Avec en poche un exemplaire de Satori à Paris (1966), l’ouvrage qu’écrivit Kérouac – dit Ti Jean – à la suite de ce « fiasco » breton, ils se jettent à corps perdu dans la ville, suivant le sillage du vide. L’écriture, elle aussi, vient et repart, rythmée comme le ressac de la rade.

« Son passage éclair à Brest a semé la petite graine beat dans le Finistère » Pierre Adrian

Pierre Adrian et Yann Stofer s’épuisent au fil des jours à débusquer l’écrivain qui, venu voici 60 ans, a préféré ne pas trouver ce qu’il cherchait pour mieux y revenir un jour. Leur errance, tout aussi embrumée d’alcool que celle du fantôme poursuivi, capture en définitive cette vérité fondamentale de la Beat génération : le voyage n’a pas d’autre but que l’épuisement de soi. Ce faisant, les deux amis découvrent cependant une ville marquée à jamais par le passage éclair de son illustre visiteur, « sorte de personnage de Werner Herzog égaré dans un décor à la Fassbinder ». Libraire, éditeur, fille de poète, vagabonds, ivrognes… ils croisent la route de ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, ont été marqués par Kérouac. Jusqu’à échouer sur un rond-point hideux où une plaque incongrue rend hommage à cette nuit mythique de juin 1965.

Les photographies de Yann Stofer, rassemblées à la fin de l’ouvrage, prolongent l’errance comme des silences nécessaires, possédant ce grain argentique qui rappelle les instantanés de Robert Frank. Elles sont les échos visuels de la solitude éthylique du poète à travers l’immensité de la mer ou le toit d’un hôtel borgne. Si Kerouac est passé à côté de Brest, Brest a honoré son rendez-vous et cet ouvrage est autant un hommage à la ville qu’à ses habitants, ceux qui poursuivent leurs rêves… un verre à la main.

Aude Seyssel

Caractéristiques
Éditeur ‏ : ‎ Actes Sud
Date de publication ‏ : ‎ 4 mars 2026
Édition illustrée : Photographies Yann Stofer
Nombre de pages‏ : ‎ 128
Dimensions ‏ : ‎ 12.5 x 1.3 x 19 cm