Situé au milieu des vignes et à quelques minutes du canal du Midi, le Domaine de Roueïre dans l’Hérault accueille l’exposition « Life is danse ! » de Jeanne Susplugas. Nourrie par l’héritage familial de parents chercheurs en pharmacie, l’artiste développe une œuvre où les mécanismes biologiques et les représentations du cerveau deviennent une matière plastique. Sous le commissariat d’Hélène Audiffren, directrice du Carré d’Art à Nîmes, l’exposition se tient du 5 juillet au 15 mai 2027.
Le prologue corporel et les obsessions d’enfance
Au Domaine de Roueire, l’exposition « Life is danse ! » de Jeanne Susplugas prend la forme d’un récit construit par strates mentales. Ancienne directrice du Mrac Occitanie de Sérignan pendant douze ans et curatrice du projet, Hélène Audiffren insiste sur sa portée globale : « L’exposition a un caractère rétrospectif », souligne-t-elle, en rappelant la dimension pionnière du travail de l’artiste autour de la santé mentale.
Dans cette ancienne cave viticole réhabilitée en centre d’art, l’exposition s’est élaborée à la suite d’une résidence in situ. L’architecture industrielle devient un support de narration. Jeanne Susplugas y déploie des chapitres successifs qui structurent l’expérience du visiteur. Le cerveau, la maison comme espace de protection et d’enfermement, le paysage et l’ouverture vers le jardin, ou encore le mouvement empêché composent une cartographie sensible des paradoxes humains.
Hélène Audiffren décrit une œuvre fondamentalement plurielle : « Une œuvre riche dans la multiplicité des formes. Pour chaque projet, une forme est possible. De l’artisanat à la réalité virtuelle. » Le dessin y occupe une place centrale et continue, véritable fil conducteur d’un langage plastique ouvert aux savoir-faire et aux expérimentations techniques. Entre introspection et exploration des espaces mentaux, « Life is danse ! » met en tension les notions d’enfermement et d’ouverture, de contrôle et de dérive. Une exposition pensée comme un organisme vivant, où chaque chapitre active une nouvelle lecture du psychisme contemporain.
« On est toujours dans un équilibre plus ou moins stable », affirme Jeanne Suspuglas
Une photographie de pointes de danseuse classique ouvre le parcours comme une phase d’amorçage. Cette image raisonne avec le titre de l’exposition. Elle met en évidence la coexistence de deux états : l’élégance du mouvement et les contraintes mécaniques imposées au corps. Dès l’entrée, cette tension constitue le premier élément d’un système où le visible masque des phénomènes plus profonds.
Le visiteur découvre sur la gauche un dessin réalisé en 1986 par Jeanne Susplugas à l’âge de douze ans. Cette archive révèle déjà plusieurs composés fondamentaux de son vocabulaire plastique : la maison, un rhizome, des plantes médicinales, et en contre-point, une paire de ciseaux cranteurs. À la manière d’une formule chimique dont les éléments demeurent stables au fil des réactions, ces motifs réapparaîtront tout au long de son parcours créatif, témoignant d’une remarquable permanence iconographique.
Jeanne Susplugas montre d’emblée un ensemble de six sculptures monochromes d’un blanc clinique. Cette absence de couleur évoque immédiatement les environnements stériles des laboratoires pharmaceutiques, où chaque surface répond à une exigence de pureté et de contrôle. Chaque sculpture de ce groupe intitulé I will sleep when I’m dead (2023) résulte d’un processus de transposition : des récits, des pensées ou des souvenirs collectés auprès de proches changent d’état pour devenir des volumes tangibles. Les objets du quotidien subissent une métamorphose formelle.
Ainsi, un couteau s’enfonce directement dans la matière. Un cerveau accueille un flamant rose et un cactus, créant un assemblage dont les propriétés symboliques dépassent largement celles de chacun de ses composants. Ces combinaisons entretiennent une tension permanente entre attraction et menace. Elles permettent au visiteur de recomposer ses propres associations mentales.
Un chemin initiatique entre phobies et territoires
L’installation Chemin initiatique (2023) prend la forme d’un alignement de pierres gravées évoquant le parcours chaotique du Petit Poucet. Issues de carrières locales, ces roches portent les noms de différentes pathologies psychiatriques. Leur présence agit comme une cartographie minérale des troubles psychiques, où chaque bloc devient un marqueur de nos vulnérabilités. Le grand mur peint qui accompagne cette installation représente une Forêt généalogique (2026) où les névroses semblent circuler d’une génération à l’autre selon des mécanismes de transmission comparables à ceux observés dans certains processus biologiques. Sans proposer de démonstration scientifique, Jeanne Susplugas établit un parallèle entre héritages familiaux et circulation des comportements.
Cette exploration des fragilités trouve un prolongement dans Medecine Jar (2025-2026), une série de cinq pots en céramique au bleu intense, réalisés à Faenza, en Italie. Leur présence dialogue avec un mur de carreaux de faïence reproduisant la formule développée de l’ocytocine, hormone et neurotransmetteur impliqué dans les interactions sociales. La molécule est celle de l’attachement, également de l’empathie. Les motifs hexagonaux de Plantes toxiques (2019) rappellent les représentations moléculaires utilisées pendant plusieurs décennies dans les ouvrages scientifiques. Ces fleurs dessinées sont celles que l’on peut trouver au détour d’un sentier, que ce soit la mandragore hallucinogène ou la belladone paralysante. Selon certaines croyances, elles auraient des vertus magiques.
Des paysages ordinaires : de la réalité virtuelle aux horizons chimiques
L’expérience immersive de réalité virtuelle I will sleep when I’m dead (2020) entraîne ensuite le visiteur à l’intérieur d’une boîte crânienne où se déploient neurones, connexions synaptiques et réseaux cérébraux. Le dessin passe de deux à trois dimensions, offrant une immersion dans un espace où la représentation artistique dialogue directement avec l’imaginaire des neurosciences.
« Quand on danse, on sécrète des hormones dites du bonheur », explique Jeanne Susplugas sous une constellation de boules à facettes animées par une bande sonore éclectique. Chaque forme représente une molécule de substances capables d’altérer la conscience : chloroforme, éther, alprazolam… A travers Disco Ball (2019), les jeux de lumière et la musique entrainante produisent une forme d’énergie cinétique communicative. La playlist de l’installation sonore Little Helpers (2018) passe en boucle. Elle est composée de deux cents morceaux pop rock, chansons envoûtantes, sans hiérarchie.
A l’étage inférieur, le visiteur traverse Blue shoes (2018-2026), une installation mettant en scène des sur-chaussures de protection. Elle prend place dans l’obscurité et la fraîcheur du chai. Vestiges muets. Le corps absent. Plus loin, faisant face à un foudre de grande capacité, apparaît la sculpture lumineuse « L’aspirine, c’est le champagne du matin ». La phrase écrite en LED est empruntée à la romancière Marie Darrieussecq. La pièce fonctionne comme une réaction instantanée entre humour et critique sociale. Cette formule met en lumière la banalisation des molécules antalgiques dans la gestion des excès contemporains.
Une boîte de Pandore artistique et des amitiés créatives
En marge du parcours principal, une salle dévoile le projet itinérant House to House (appelé ainsi en référence à l’assurance de clou à clou), conçu comme un musée transportable sur roulettes. Jeanne Susplugas y endosse le rôle de commissaire d’exposition en réunissant des œuvres d’artistes qui nourrissent sa réflexion et son imaginaire. Cet ensemble fonctionne comme une vaste bibliothèque où chaque élément entre en interaction avec les autres selon une logique comparable à celle d’un réseau moléculaire. Parmi ses sources inspirantes figurent les œuvres d’Erwin Wurm, d’Annette Messager, d’ORLAN ou encore de Robert Filliou. Son installation Briquolage 1 (1982), composée d’un alignement de briques découpées, entre en résonance poétique avec Containers (2014) de Jeanne Susplugas, où l’artiste inscrit des citations d’écrivains sur des piluliers. Ces fragments de textes, qu’elle collecte au fil de ses lectures depuis plus de vingt-cinq ans, constituent un véritable réservoir de pensées qui irrigue l’ensemble de son œuvre.
Portée par une hypersensibilité revendiquée, Jeanne Susplugas capte les liens invisibles entre la matière, les émotions et les êtres. Cette sensibilité prend racine dans son enfance : en suivant ses parents dans la garrigue, elle a appris à observer, herboriser et cueillir les plantes avec précision, avant de les voir se transformer en remèdes au laboratoire. Cette attention fine au vivant et à nos vulnérabilités irrigue aujourd’hui toute sa création. Qu’elle matérialise l’enfermement et l’addiction à travers des œuvres clés comme La Maison malade (1999-2026), ou qu’elle déploie ses installations, photographies, vidéos et dessins, l’artiste poursuit finalement un seul et unique geste, essentiel : celui de prendre soin.
> Le site de l’artiste Jeanne Susplugas
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